Thierry Breton: Capitol Hill – le moment 9/11 des médias sociaux

Thierry Breton est commissaire européen au marché intérieur.

Nous sommes tous encore choqués par les images de manifestants prenant d’assaut le Congrès américain pour arrêter la certification du prochain président américain. L’attaque du Capitole américain – un symbole de démocratie – ressemble à une attaque directe contre nous tous.

Tout comme le 11 septembre a marqué un changement de paradigme pour la sécurité mondiale, 20 ans plus tard, nous assistons à un avant-après dans le rôle des plateformes numériques dans notre démocratie.

Les entreprises de médias sociaux ont bloqué les comptes du président américain Donald Trump au motif que ses messages menaçaient la démocratie et incitaient à la haine et à la violence. Ce faisant, ils ont reconnu leur responsabilité, leur devoir et leurs moyens de prévenir la diffusion de contenus viraux illégaux. Ils ne peuvent plus cacher leur responsabilité envers la société en faisant valoir qu’ils ne font que fournir des services d’hébergement.

Le dogme ancré dans l’article 230 – la législation américaine qui accorde aux entreprises de médias sociaux l’immunité de responsabilité civile pour le contenu publié par leurs utilisateurs – s’est effondré.

S’il y avait quelqu’un là-bas qui doutait encore que les plateformes en ligne soient devenues des acteurs systémiques dans nos sociétés et démocraties, les événements de la semaine dernière sur Capitol Hill sont leur réponse. Ce qui se passe en ligne ne reste pas seulement en ligne: il a – et même exacerbe – des conséquences «dans la vraie vie» aussi.

Les réactions sans précédent des plateformes en ligne en réponse aux émeutes nous ont laissés nous demander: pourquoi n’ont-ils pas empêché les fausses nouvelles et les discours de haine qui ont conduit à l’attaque de mercredi en premier lieu? Indépendamment de la question de savoir si faire taire un président permanent était la bonne chose à faire, cette décision devrait-elle être entre les mains d’une entreprise de technologie sans légitimité démocratique ni contrôle? Ces plates-formes peuvent-elles encore affirmer qu’elles n’ont pas leur mot à dire sur ce que leurs utilisateurs publient?

L’insurrection de la semaine dernière a marqué le point culminant d’années de discours de haine, d’incitation à la violence, de désinformation et de stratégies de déstabilisation qui ont pu se répandre sans retenue sur les réseaux sociaux bien connus. Les troubles à Washington sont la preuve qu’un espace numérique puissant mais non réglementé – qui rappelle le Far West – a un impact profond sur les fondements mêmes de nos démocraties modernes.

Le fait qu’un PDG puisse débrancher le haut-parleur de POTUS sans aucun contrôle et contrepoids est déroutant. Ce n’est pas seulement une confirmation de la puissance de ces plateformes, mais cela montre également de profondes faiblesses dans l’organisation de notre société dans l’espace numérique.

Ces derniers jours ont rendu plus évident que jamais le fait que nous ne pouvons pas rester les bras croisés et nous fier à la bonne volonté de ces plateformes ou à l’interprétation astucieuse de la loi. Nous devons définir les règles du jeu et organiser l’espace numérique avec des droits, des obligations et des garanties clairs. Nous devons restaurer la confiance dans l’espace numérique. C’est une question de survie pour nos démocraties du 21e siècle.

L’Europe est le premier continent au monde à entamer une réforme globale de notre espace numérique via la loi sur les services numériques (DSA) et la loi sur les marchés numériques, toutes deux présentées par la Commission européenne en décembre. Ils sont tous deux basés sur un principe simple mais puissant: ce qui est illégal hors ligne devrait également l’être en ligne.

Nos lois et tribunaux européens continueront de définir ce qui est illégal, à la fois hors ligne et en ligne – de la pornographie juvénile au contenu terroriste, du discours de haine à la contrefaçon, de l’incitation à la violence à la diffamation – grâce à des processus démocratiques et avec des freins et contrepoids appropriés. Mais actuellement, les plates-formes en ligne manquent de clarté juridique sur la manière dont elles devraient traiter le contenu illégal sur leurs réseaux. Cela laisse nos sociétés avec trop de questions sur le moment où le contenu doit ou ne doit pas être bloqué.

L’AVD changera cela en donnant aux plateformes en ligne des obligations et des responsabilités claires de se conformer à ces lois, en accordant aux autorités publiques davantage de pouvoirs d’application et en garantissant la sauvegarde des droits fondamentaux de tous les utilisateurs.

Avec le DSA, l’Europe a fait son premier pas. Nos institutions démocratiques travailleront dur et rapidement pour finaliser cette réforme. Mais les défis auxquels sont confrontées nos sociétés et démocraties sont de nature mondiale.

C’est pourquoi l’UE et la nouvelle administration américaine devraient unir leurs forces, en tant qu’alliées du monde libre, pour entamer un dialogue constructif menant à des principes globalement cohérents. Le DSA, qui a été soigneusement conçu pour répondre à toutes les considérations ci-dessus au niveau de notre continent, peut aider à ouvrir la voie à une nouvelle approche globale des plateformes en ligne – une approche qui sert l’intérêt général de nos sociétés. En établissant une norme et en clarifiant les règles, elle a le potentiel de devenir une réforme démocratique primordiale au service des générations à venir.

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