L’économiste Gabriel Zucman a mis en cause TotalEnergies sur la délocalisation de profits, lors d’un échange relayé par BFM. Le groupe pétrolier et gazier conteste l’interprétation et affirme que l’accusation d’optimisation fiscale ne résiste pas aux faits. Cette séquence relance un débat récurrent en France, la capacité des multinationales à organiser leurs résultats entre juridictions, et la difficulté pour le public de comparer les impôts payés avec les bénéfices affichés.
Au cur de la controverse, une question de méthode. Les critiques s’appuient souvent sur des données agrégées, issues des comptes consolidés et de statistiques internationales, pour estimer où la valeur est créée et où l’impôt devrait être acquitté. Les entreprises, elles, renvoient à leurs obligations comptables, aux règles de prix de transfert et à la répartition effective de leurs activités, investissements et risques. Entre les deux, l’écart tient parfois moins à un chiffre qu’à la définition de ce qu’est un profit localisable et à la frontière entre optimisation légale et abus.
Dans sa réponse, TotalEnergies insiste sur la réalité de ses implantations et sur le fait que ses activités sont, par nature, internationales, extraction, négoce, raffinage, chimie, distribution. Le groupe met en avant des éléments de transparence, notamment des informations pays par pays et des montants d’impôts acquittés dans les États où il opère. Il soutient que la localisation de ses bénéfices reflète la localisation de ses opérations, et non une stratégie artificielle consistant à déplacer des résultats vers des territoires à fiscalité réduite.
Le débat intervient dans un contexte politique tendu autour de la contribution des grands groupes. Depuis la flambée des prix de l’énergie et la hausse des résultats de plusieurs acteurs du secteur, les demandes de taxation exceptionnelle, de renforcement de la lutte contre l’évasion fiscale et de conditionnalité des aides publiques se sont multipliées. Les entreprises du CAC 40 se retrouvent régulièrement sommées de justifier leur juste part, alors même que les comparaisons internationales sont rendues complexes par les régimes de redevances, de partage de production et de fiscalité spécifique aux hydrocarbures.
Ce type de confrontation médiatique met aussi en lumière le rôle croissant des économistes dans l’espace public. Gabriel Zucman est connu pour ses travaux sur les paradis fiscaux et la concentration de richesse, et pour ses propositions de réformes, comme un impôt minimum mondial effectif. Quand un chercheur interpelle directement un groupe, la discussion se déplace du terrain technique vers une arène accessible au grand public, où la pédagogie et la précision des ordres de grandeur deviennent déterminantes. Les entreprises cherchent alors à éviter une lecture simplifiée, tout en répondant à une demande de clarté sur des sujets réputés opaques.
Sur le fond, une partie des critiques vise les mécanismes pouvant influencer la base taxable, comme la localisation des fonctions de trading, le financement intragroupe, les droits sur la propriété intellectuelle ou l’allocation des marges dans la chaîne de valeur. Dans l’énergie, s’ajoute la question des pays producteurs, où s’appliquent souvent des taxes et redevances spécifiques, parfois plus lourdes que l’impôt sur les sociétés classique. La comparaison entre impôts en France et bénéfices mondiaux peut donc être trompeuse si elle ne distingue pas impôts sur les bénéfices, taxes sur la production, droits d’accises, TVA collectée ou contributions sectorielles.
Le groupe affirme, de son côté, que l’analyse doit tenir compte de l’ensemble des prélèvements et des règles applicables, et que sa charge fiscale globale ne peut pas être réduite à un seul indicateur. Il met en avant des audits, des contrôles fiscaux et le respect des normes de reporting. Pour les critiques, cette défense n’épuise pas la question, qui porte aussi sur l’équité du système, sa capacité à imposer les profits là où se trouvent les consommateurs, les infrastructures et parfois la main-d’uvre, plutôt que là où sont installés certains centres de décision ou de financement.
Cette controverse illustre enfin la dynamique enclenchée par les réformes internationales récentes. L’accord sur un impôt minimum mondial, porté par l’OCDE et le G20, vise justement à réduire l’intérêt des transferts de bénéfices vers des juridictions à faible imposition. Mais l’application reste technique, avec des exemptions, des seuils et des calendriers, et les groupes disposent encore de marges de manuvre comptables et organisationnelles. Les échanges entre Zucman et TotalEnergies s’inscrivent dans cette période de transition, où les attentes de transparence augmentent plus vite que la compréhension collective des mécanismes fiscaux.
À court terme, l’enjeu pour l’entreprise est de protéger sa réputation et sa relation avec les pouvoirs publics, investisseurs et clients. Pour l’économiste, il s’agit de maintenir la pression sur les multinationales et de nourrir le débat sur la réforme de l’impôt. Pour le public, la difficulté reste la même, disposer d’informations comparables, vérifiables et contextualisées, afin de distinguer une optimisation agressive d’une structure internationale cohérente avec l’activité réelle.
Questions fréquentes
- Que reproche Gabriel Zucman à TotalEnergies dans cette séquence ?
- Gabriel Zucman met en cause la capacité du groupe à « délocaliser » des profits, ce qui revient à suggérer une optimisation fiscale via la localisation des bénéfices dans des juridictions plus favorables. TotalEnergies conteste cette lecture et affirme que l’accusation ne correspond pas à ses données et à la répartition réelle de ses activités.



