Sommaire
- 1 Le “Wandel durch Handel” a guidé la stratégie allemande
- 2 Berlin a pesé sur la politique commerciale, compétence exclusive de l’UE
- 3 La dépendance à la Chine a fragilisé la base industrielle allemande
- 4 Les coûts ont été socialisés, un aléa moral à l’échelle du continent
- 5 La souveraineté industrielle passe par énergie et investissements ciblés
- 6 À retenir
- 7 Questions fréquentes
- 8 Sources
Le diagnostic est frontal, et il vise Berlin. Dans une tribune, le macro-économiste Michel Santi explique que l’Europe a payé le prix d’un choix allemand durable, faire du commerce international un levier politique et économique, au détriment de l’investissement industriel, de la résilience des chaînes de valeur et de la capacité collective à se protéger.
Au cur de son raisonnement, une idée, le Wandel durch Handel, ce changement par le commerce érigé en quasi-religion. L’interdépendance avec des régimes autoritaires aurait fini par les transformer. Berlin l’a appliquée à la Russie via Nord Stream, puis à la Chine, et l’onde de choc dépasse l’Allemagne, puisque la politique commerciale relève d’une compétence exclusive de l’Union européenne.
Le “Wandel durch Handel” a guidé la stratégie allemande
La thèse de Michel Santi part d’un principe simple, l’Europe s’est raconté une histoire rassurante. En misant sur le commerce, les échanges, les dépendances croisées, on aurait obtenu de la stabilité politique et, à terme, une forme de convergence des modèles. Ce logiciel, résumé par Wandel durch Handel, a pesé lourd dans la façon dont Berlin a orienté ses choix économiques, en privilégiant l’ouverture et l’accès aux marchés plutôt que la consolidation d’une base industrielle européenne moins exposée.
Le cas de la Russie est présenté comme un précédent clair. La logique d’interdépendance énergétique a été poussée très loin avec Nord Stream, et on connaît le résultat, écrit Santi, en rappelant implicitement que l’énergie, quand elle devient une dépendance, cesse d’être un simple intrant industriel pour devenir un rapport de force. Pour l’industrie européenne, l’énergie n’est pas un sujet périphérique, c’est une condition de compétitivité, donc un déterminant direct de l’emploi et des investissements.
Le même raisonnement est ensuite transposé à la Chine, avec la même confiance dans la vertu transformatrice du commerce. Là où Santi insiste, c’est sur l’aveuglement, le commerce a été traité comme une fin, pas comme un moyen soumis à des garde-fous. Quand la pression concurrentielle chinoise s’intensifie et rogne la demande adressée à l’industrie allemande, l’effet n’est pas cantonné à l’Allemagne, il rejaillit sur les sous-traitants, les équipements, les flux intra-européens, donc sur l’ensemble du tissu industriel continental.
Pour rendre l’idée concrète, Santi propose une image, la Chine a fourni l’arme; c’est l’Allemagne qui a guidé sa main. Autrement dit, le choc extérieur existe, mais l’architecture politique et commerciale a été choisie, puis défendue, y compris quand elle exposait les autres pays européens. Et c’est là que le débat devient européen, parce que les règles de l’Union amplifient les décisions du pays le plus influent dans la définition de la ligne commerciale.
Berlin a pesé sur la politique commerciale, compétence exclusive de l’UE
Le point institutionnel est central dans l’argumentaire. La politique commerciale relève d’une compétence exclusive de l’Union européenne, ce qui signifie qu’un État membre qui bloque, temporise ou oriente une décision sur les tarifs et les instruments de défense commerciale ne se contente pas d’arbitrer pour lui-même. Il influe sur la protection, ou l’absence de protection, de l’ensemble du marché intérieur, donc sur la capacité des industries nationales à encaisser une concurrence subventionnée ou une stratégie d’exportation agressive.
Santi décrit une mécanique, toute l’industrie européenne se retrouve sur un siège éjectable chaque fois que Berlin bloque un tarif. L’expression est brutale, mais elle renvoie à une réalité politique, quand un pays moteur privilégie un intérêt immédiat, par exemple préserver l’accès à un marché, sécuriser des débouchés, éviter une escalade commerciale, il peut réduire l’espace de manuvre de ceux qui demandent des mesures de protection ciblées pour des secteurs exposés.
Dans cette lecture, l’Allemagne n’est pas seulement un acteur économique, c’est un acteur de gouvernance. Son poids industriel, son influence politique, sa place dans les compromis européens font qu’un choix allemand sur le commerce devient un choix européen, même si ses coûts sont asymétriques. Les pays dont l’industrie est plus fragile, ou plus dépendante d’un nombre limité de sites, peuvent subir plus vite les fermetures et les pertes de compétences quand la concurrence s’intensifie.
Cette asymétrie nourrit une critique implicite de la solidarité européenne. Santi parle d’aléa moral à l’échelle du continent, l’Allemagne aurait privatisé les bénéfices de la mondialisation chinoise tout en socialisant ses coûts. Dit autrement, les gains, excédents, parts de marché, ont d’abord servi l’appareil productif allemand, mais les conséquences du modèle, affaiblissement industriel, dépendances, tensions sur l’emploi, se diffusent via le marché unique et les interdépendances industrielles.
La dépendance à la Chine a fragilisé la base industrielle allemande
Michel Santi ne réduit pas la crise industrielle européenne à une simple faute extérieure. Il insiste sur le fait que la Chine a exercé une pression sur la base industrielle allemande, et que cette pression a amputé la demande d’exportation, ce membre manquant que certains identifient comme la cause principale des difficultés. Son point est différent, le diagnostic est exact, mais incomplet, parce qu’il oublie le rôle de la stratégie allemande dans l’exposition à ce choc.
Ce qui est en jeu, c’est la fragilité d’un modèle reposant sur des débouchés externes et sur l’idée que l’accès au marché chinois resterait durablement favorable. Quand la concurrence monte en gamme, quand les chaînes de valeur se reconfigurent, l’industrie allemande se retrouve confrontée à une pression directe sur ses segments historiques. Et comme l’industrie allemande est un nud de l’industrie européenne, via les équipements, les composants, la sous-traitance, le choc se propage mécaniquement.
Le Centre for European Reform reprend une image qui colle à cette situation, un Phantomschmerz, cette douleur de membre fantôme décrite par Sander Tordoir et Brad Setser. La douleur se ressent là où quelque chose de vital a déjà été perdu. Appliquée à l’industrie, l’idée est parlante, on continue d’organiser des politiques comme si la puissance industrielle était intacte, mais les capacités, les emplois, les sites, ont déjà reculé, et le système ressent le manque quand il faut réagir vite.
La nuance à garder, c’est que l’Allemagne n’a pas voulu affaiblir l’Europe pour l’affaiblir. Le texte de Santi décrit plutôt une hiérarchie de priorités, le commerce a été priorisé face à l’investissement industriel, et cette préférence a eu des effets collatéraux. Le problème, pour les autres pays, c’est que ces effets collatéraux deviennent structurels quand ils s’inscrivent dans des règles européennes communes et dans une dépendance énergétique et commerciale qui limite les options de réindustrialisation.
La formule de Michel Santi sur l’aléa moral vise un mécanisme de partage des gains et des pertes. Dans sa lecture, l’Allemagne a capté une part importante des bénéfices liés à l’intégration commerciale avec la Chine, via l’expansion de ses exportations et la consolidation de certains champions. Mais lorsque les vulnérabilités apparaissent, dépendances, pressions concurrentielles, fragilisation industrielle, leurs conséquences se diffusent dans l’espace européen, parce que les chaînes de valeur sont intégrées et parce que les décisions commerciales se prennent au niveau de l’UE.
Cette socialisation des coûts se lit aussi dans la difficulté à bâtir une réponse commune rapide. Quand une industrie nationale souffre, elle peut chercher des protections ciblées, des clauses de sauvegarde, des instruments de défense commerciale. Or Santi insiste sur le fait que Berlin a, à plusieurs reprises, freiné des hausses tarifaires. Le résultat, selon lui, c’est une exposition accrue de secteurs européens à une concurrence qui peut être soutenue par des politiques industrielles puissantes hors d’Europe.
Dans ce schéma, les pays européens se retrouvent à arbitrer entre deux risques. D’un côté, une ligne plus dure sur le commerce peut entraîner des représailles et peser sur les exportations. De l’autre, une ligne trop permissive accélère la perte de capacités industrielles, et donc la dépendance. Santi tranche, la ligne allemande a trop souvent privilégié la première crainte, au détriment de la seconde, alors que la désindustrialisation est un phénomène difficilement réversible quand les compétences et les sites disparaissent.
Une critique possible, et elle mérite d’être posée, tient au fait que la désindustrialisation européenne ne se résume pas à Berlin. Les choix nationaux, la formation, la fiscalité, l’énergie, l’innovation, comptent. Mais l’intérêt de la thèse de Santi est ailleurs, elle met en lumière l’effet multiplicateur d’une stratégie allemande quand elle se combine à la gouvernance européenne. Quand le pays pivot privilégie le commerce, la trajectoire collective devient plus compliquée à corriger, même pour ceux qui voudraient investir plus massivement dans l’industrie.
La souveraineté industrielle passe par énergie et investissements ciblés
Le débat débouche sur une question de politique économique, que faire quand l’énergie, la compétitivité et la souveraineté industrielle se rejoignent. Une autre tribune, signée Véronique Andrieux, directrice générale de WWF France, rappelle que la décarbonation des usines est aussi un instrument de souveraineté, dans un contexte de concurrence internationale accrue. L’idée est pragmatique, la transition énergétique n’est pas seulement un objectif climatique, c’est un levier pour stabiliser les coûts et sécuriser l’appareil productif.
Ce texte souligne que d’autres grandes économies, en Allemagne comme en Italie, ont déjà engagé des politiques massives pour soutenir leur industrie, en assumant le lien entre énergie, compétitivité et souveraineté. Pour la France, le message est clair, rester à l’écart expose à un décrochage durable. Dans l’univers décrit par Santi, c’est aussi une façon de réduire l’effet de dépendances externes, qu’elles soient énergétiques ou commerciales, en renforçant la capacité à produire localement.
Le gouvernement français promet d’accélérer son plan d’électrification, et il serait prêt à utiliser un surplus de recettes issues des taxes sur l’énergie. L’argument d’Andrieux est politique, si la transition des ménages est jugée trop risquée à court terme, au moins réussir celle de l’industrie, parce que c’est là que se joue une part de la compétitivité. Pour l’Europe, la leçon est transposable, une stratégie industrielle crédible passe par des signaux stables, des investissements lourds, et une énergie moins volatile.
Dans le prolongement de Santi, l’enjeu est de sortir d’une Europe qui subit. Si la politique commerciale est commune, l’effort d’investissement doit l’être davantage, faute de quoi les divergences s’accentuent. Les mots de Santi sur une Allemagne entrée dans une récession structurelle, qu’il évoque sur son site en citant le Financial Times fin 2025, ajoutent une dimension supplémentaire, si le moteur industriel traditionnel ralentit durablement, l’Europe ne peut plus compter sur l’inertie du passé, elle doit reconstruire des marges de manuvre industrielles par des choix explicites et assumés.
À retenir
- Le “Wandel durch Handel” a orienté Berlin vers le commerce plutôt que l’investissement industriel
- La compétence commerciale exclusive de l’UE amplifie les arbitrages allemands sur les tarifs
- La dépendance à la Chine a fragilisé l’industrie allemande, avec effets en chaîne en Europe
- Michel Santi décrit un aléa moral, bénéfices captés, coûts diffusés au niveau continental
- Énergie, électrification et décarbonation sont présentées comme des leviers de souveraineté
Questions fréquentes
- Que signifie “Wandel durch Handel” dans ce débat européen ?
- C’est l’idée que le commerce et l’interdépendance économique transforment progressivement les régimes politiques partenaires. Selon Michel Santi, ce principe a été appliqué à la Russie via Nord Stream puis à la Chine, avec un excès de confiance dans ses effets politiques et une sous-estimation des risques industriels.
- Pourquoi la politique commerciale de l’UE est-elle centrale dans l’argument de Michel Santi ?
- Parce que la politique commerciale est une compétence exclusive de l’Union européenne. Quand Berlin bloque ou freine des mesures tarifaires, l’exposition à la concurrence externe ne concerne pas seulement l’Allemagne, elle s’étend à l’ensemble du marché intérieur et donc à l’industrie des autres États membres.
- Quel rôle la Chine joue-t-elle dans la fragilisation industrielle décrite ?
- Michel Santi explique que la pression chinoise a amputé la demande d’exportation et fragilisé la base industrielle allemande. Il ajoute que le choc chinois ne suffit pas à expliquer la situation, car les choix allemands d’ouverture commerciale ont accru l’exposition de l’Europe à cette pression.
- Que recouvre l’idée d’“aléa moral” à l’échelle du continent ?
- Dans la lecture de Santi, l’Allemagne aurait capté une part importante des gains liés à la mondialisation chinoise, tout en faisant porter une partie des coûts, dépendances, fragilisation industrielle, sur l’ensemble de l’Europe via le marché unique et les décisions commerciales communes.
- Pourquoi la décarbonation est-elle présentée comme un instrument de souveraineté industrielle ?
- Une tribune de Véronique Andrieux (WWF France) soutient que la décarbonation des usines, via l’électrification et des politiques de soutien, renforce la compétitivité et réduit la vulnérabilité aux chocs énergétiques. Dans le contexte de concurrence internationale, cette approche est décrite comme un outil de souveraineté.
Sources
- « Comment l'Allemagne a désindustrialisé l'Europe » (Michel Santi)
- OPINION. « Comment l'Allemagne a désindustrialisé l'Europe …
- « Comment l'Allemagne a désindustrialisé l'Europe » | Centre for European Reform
- Michel Santi – «Hommes, soyez humains, c’est votre premier devoir», J.-J. Rousseau, Emile
- « Pourquoi la décarbonation de nos usines est d’abord un instrument de souveraineté »



